Intelligence artificielle : “il faut en finir avec les Ayatollahs du droit”

Laurent Alexandre, 8 février

C’est un Laurent Alexandre survolté qui a ouvert la 1ère nuit de l’intelligence artificielle, organisée le 8 février au soir, à Paris par Artefact, devant trois cent personnes. Le créateur de Doctissimo, expert des nouvelles technologies, médecin, chef d’entreprise, a distribué les bons et les mauvais points aux politiques, à la Cnil, à l’Europe et aux représentants de la France à Bruxelles.

Chacun en prend pour son grade

Durant quelques minutes, à la demande de l’organisateur de l’événement, il a accepté de croire aux chances de la France et de l’Europe face aux géants technologiques étrangers et a proposé son plan d’actions, lui connu pour son pessimisme notoire. Chacun en prend pour son grade dans un langage viril. “Il faut secouer un peu le Sénat, dépoussiérer la Cnil. Il va falloir remplacer les c… molles qui sont à Bruxelles par des guerriers de la data qui ont compris que l’on ne gagne pas une guerre technologique avec des bons sentiments“, expose-t-il.

Son propos : comment faire émerger en France des équivalents des Gafa (Google Apple Facebook et Apple) dans le domaine de l’intelligence artificielle ? La route sera longue si l’on en croit l’expert. Si l’on suit toutes ses recommandations, “dans les 10, 20, 30 ans, nous pourrons laisser à nos enfants un écosystème capable de peut-être faire émerger l’équivalent des Gafa et des BATX [NDLR : équivalents chinois des Gafa, c’est à dire Baidu Alibaba Tencent et Xiaomi]”, annonce-t-il.

Il va donc falloir s’armer de patience tout en secouant sacrément les politiques et la Cnil. Dans cette course d’obstacles, premier point positif, selon Laurent Alexandre qui n’hésite pas à se montre grossier, “au niveau de l’état on est en train d’arrêter les conneries” dit-il. “Les stratégies à la con de type Numergy ou Quaero, sont en train de laisser la place à plus de sagesse“, veut-il croire. Etonnamment,  on note qu’il ne cite pas Qwant le moteur de recherche sous perfusion du financement public.

Une pensée un peu enfantine

Il pointe une amélioration du discours de l’état. “J’ai été un peu méchant vis à vis de Bruno Lemaire [NDLR : Ministre de l’Economie et des Finances] il y a quelques mois quand il a annoncé que nous allions créer des géants de l’intelligence artificielle qui allaient ridiculiser les Gafa. J’ai considéré que c’était de la pensée un peu enfantine mais depuis on a une vraie amélioration du discours de l’état,” énonce-t-il.

Il considère que Cédric Villani (député LREM en charge d’une mission sur l’intelligence artificielle), Mounir Mahjoubi (Secrétaire d’état au numérique), Jean-michel Blanquer (Ministre de l’éducation nationale), et même le Président de la République sont aujourd’hui très sages.

On délire beaucoup moins. L’état est en train de comprendre qu’il faut un écosystème. Il faut une stabilité fiscale, juridique, il ne faut pas changer la loi tous les quatre matins. Petit à petit, on voit émerger une logique d’écosystème. Les politiques comprennent que l’on ne va pas faire de l’intelligence artificielle avec du Monopoly en subventionnant tous les canards boîteux dans un rayon de 500 kilomètres autour de Paris,” présente-t-il.

200 milliards d’euros pour l’I.A.

Côté financement, les évaluations divergent. Si Cédric Villani affirme qu’il va falloir 30 milliards d’euros à l’échelle européenne, Bruno Lemaire pour sa part avait prévu quelques dizaines de millions d’euros pour l’I.A. “Pour ma part, je pense qu’il faut plutôt 200 à 300 milliards d’euros ! Mais 30 milliards c’est déjà mieux que 50 millions“, s’exclame Laurent Alexandre.

Pour lui, un pas important a été fait. “L’état est en train de comprendre que l’I.A. n’est pas une ligne de TGV. Il faut que l’écosystème mûrisse. Il faut des milliers d’entreprises pendant des années et des années, pour créer des champions“, décrit-il.

Il poursuit. “Miracle, l’état et les députés sont en train de comprendre ce que représente la taille des GAFA et des BATX. Il y a maintenant quelques députés et sénateurs qui ont compris que Tencent en bourse cela ne vaut pas 500 millions mais 550 milliards, c’est à dire 250 fois plus gros qu’OVH !” dit-il.

Du ski sans neige

Après les politiques, c’est au tour de la Cnil. “On commence à comprendre à la Cnil que l’on ne va pas faire de l’I.A. sans données pas plus que l’on ne peut faire du ski sans neige. C’est un immense progrès. Je suis sûr que si l’on attend 2 ou 3 ans, la Cnil va comprendre ce qu’est l’I.A.”, ironise-t-il.

Il recommande d’insuffler le même esprit à la Cnil que celui qui souffle à l’Arcep, l’autorité de régulation des télécoms, sous la direction de Sébastien Soriano afin qu’il y ait une pensée industrielle à la Cnil. Laurent Alexandre se garde bien toutefois d’attaquer Isabelle Falque Pierrotin, Présidente de la Cnil, dont il ne demande surtout pas le remplacement.

Puis vient le tour de l’Europe. “Même à Bruxelles, il y a des gens qui commencent à se rendre compte de l’absurdité des règlements e-privacy et RGPD, et que l’on a fait un cadeau immense aux Gafa et aux BATX et pour de nombreuses années,” débute Laurent Alexandre.

Le RGPD va tuer l’écosystème français de l’I.A.

Il recommande, dans la foulée de Cédric Villani, que les parlementaires soient précautionneux dans la transposition de la réglementation RGPD dans le droit français. “Car s’il y a bien quelque chose qui peut tuer l’écosystème de l’I.A. français, notamment en Deep Learning et en Machine Learning, ce sont bien le e-Privacy et le RGPD. Il faut être doux sur le RGPD car pour l’I.A. il faut plein de données,” rappelle Laurent Alexandre.

Il souhaite également que les parlementaires comprennent que l’I.A. restera une boîte noire. Si ce n’était pas le cas, nous ferions le travail avec notre cerveau et le tableur Excel, pointe-t-il.  “Mais notre cerveau est incapable d’analyser dans 800 millions de dimensions comme les réseaux neuronaux. Il n’y a pas d’I.A. sans boîte noire. l’I.A. restera une boîte noire,” tranche-t-il.

Le combat va se mener à Bruxelles. “Il faut que l’on envoie des guerriers de la data à Bruxelles et non pas des bonnes soeurs, en faisant pression sur Emmanuel Macron et sur Edouard Philippe,” demande-t-il.

Pour arrêter notre colonisation technologique par les GAFA et demain par les BATX, il va falloir des Thatchers qui ont des c… et pas des gens bienveillants qui ne comprennent pas ce qu’est l’I.A., et qui sont des juristes, des Ayatollahs du droit, incapables d’équilibrer entre vie privée et impératifs industriels et technologiques. Il va falloir agir sur l’Europe mais ce n’est pas impossible,” énonce-t-il.

Payer les chercheurs plus qu’une femme de ménage

Enfin, il demande que l’on arrête de sous payer nos chercheurs. “Les politiques n’ont toujours pas compris qu’un chercheur cela se paye plus qu’une femme de ménage, dans le monde de 2018-2025, ça ils ne l’ont pas compris, je vous assure. Ils pensent que les chercheurs c’est un sacerdoce que l’on fait à but non lucratif,” se désole-t-il. Résultat, ces experts partent chez les géants d’internet où leurs salaires explosent.

Dernier point, abordé durant la soirée centrée sur l’I.A. au fait qu’est-ce que l’intelligence ? Laurent Alexandre livre sa version. “Depuis toujours et jusqu’à la fin des temps, il n’y a qu’une définition de l’intelligence.  L’intelligence c’est ce qui permet de prendre le pouvoir, le reste c’est des discours de bonne soeur. Que ce soit le pouvoir politique, le pouvoir économique, le pouvoir associatif, financier, dans tous les domaines, c’est l’intelligence qui permet la conquête,” conclut-il.

3 réactions sur “Intelligence artificielle : “il faut en finir avec les Ayatollahs du droit”

    • mrd

      Tout à fait. Quand on ne sait pas, on ne raconte pas n’importe quoi pour faire des conférences. A éviter, il y a des gens beaucoup plus pertinents sur le sujet que lui.

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  1. DENIS Pascal

    On ne peut remettre en cause, l’expérience, le talent , et la connaissance du sujet de Laurent Alexandre, si besoin était pour s’en convaincre lire « la Guerre des intelligences » son dernier livre, mais serait-ce une ponctuelle surchauffe de neurones liée à une action d’évangélisation menée sans relâche depuis des mois : non, définitivement non, tous les juristes ne sont pas des « ayatollahs » du droit et beaucoup œuvrent avec énergie pour accompagner dans le calme et avec le recul nécessaire l’accélération des particules IA.

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