Pétition en ligne en France : 3 millions de Français pour 22 000 pétitions | La Revue du Digital

Pétition en ligne en France : 3 millions de Français pour 22 000 pétitions

olivier Cimelière - BF

Change.org, la plateforme de pétitions en ligne souffle sa 2ème bougie en France. 3 millions de Français ont apposé leur signature pour soutenir 22 000 pétitions. Parmi les succès, il y a la pétition exigeant une meilleure couverture médiatique des Jeux Paralympiques, celle qui a réussi à dissuader la mairie de Marseille de dépenser 400 000 € pour un concert de David Guetta, etc … Olivier Cimelière (Photo), directeur d’Heuristik communication s’enflamme pour ce nouveau moyen d’action. 

Toutes les pétitions en ligne en France n’ont certes pas toujours réussi à mobiliser au-delà des cercles des initiés mais certaines ont bousculé des acteurs politiques et économiques pour les contraindre à faire machine arrière ou se décider à régler un problème. Avec le digital, la pétition citoyenne est devenue un David agile capable de faire vaciller à coups de clics les Goliath institutionnels.

Si la pétition en ligne n’est pas l’unique viatique pour faire entendre sa voix à qui de droit, elle n’en demeure pas moins un outil particulièrement puissant. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller jeter un coup d’œil à la pétition lancée depuis le 26 mai par L’Express sur Change.org. Adressée au Président de la République, le mouvement numérique réclame l’attribution de l’asile politique et le statut de réfugié au plus fameux des lanceurs d’alerte de la planète : Edward Snowden dont le visa de séjour en Russie expire prochainement.

Pour mémoire, l’ex-consultant de la NSA avait révélé la surveillance massive opérée par l’agence américaine de renseignements sur quantité de citoyens et les intrusions à répétition dans les serveurs des géants du Web comme Apple, Google, Facebook, Microsoft, etc. Outre des soutiens de renom influents comme Michel Rocard, Luc Ferry ou Edgar Morin, plus de 138 000 Français ont ajouté leur nom sur Change.org pour tenter d’infléchir la position du gouvernement français.

Ah ça ira, ça ira ! La pétition, tu signeras !

ChangeOrg - petition GuillotinEn France, c’est à l’aube de la Révolution française que le droit pétitionnaire connaît ses premiers faits d’armes sous la houlette du Docteur Joseph-Ignace Guillotin, le même qui instaurera quelque temps plus tard, la guillotine comme mode d’exécution capitale. En ce 8 décembre 1788, il contribue à la rédaction de la Pétition des citoyens domiciliés à Paris. Motif de l’action collective : réclamer au roi de France, un vote par tête et non par ordre aux états généraux et un nombre de députés du Tiers au moins égal à ceux réunis de la Noblesse et du Clergé.

L’initiative est vécue en haut-lieu comme un véritable crime de lèse-majesté dont le roi s’émeut ouvertement. Ainsi donc, des sujets osent adresser directement leurs doléances au souverain au lieu de solliciter la voie plus indirecte des requêtes comme c’était l’usage traditionnel.

Après moult débats vifs et la tentation de tuer dans l’œuf cette mobilisation pétitionnaire, le conseil d’Etat du roi se résout pourtant à donner gain de cause au Docteur Guillotin et ses comparses.

Même si le cadre juridique demeure flou à bien des égards, la pétition s’inscrit désormais comme un des leviers de l’action citoyenne. Le droit de pétition connaîtra même son premier texte de loi voté à l’Assemblée nationale en mai 1791 (1). Au fil du temps, la pétition traversera de nombreux avatars jusqu’à perdre plus ou moins de son influence en n’étant plus qu’un acte souvent symbolique de réclamation sur papier serti de centaines de signatures manuscrites mais sans réel impact au bout du compte. Surtout si elle émanait de surcroît de quidams sans relais médiatiques forts.

Le digital ressuscite la pétition

ChangeOrg - Time protesterL’avènement du Web interactif a redonné des couleurs à la pétition en perte de vitesse. Des citoyens lambda ont retrouvé la capacité d’agréger, de mobiliser et de faire circuler des idées et des requêtes auprès des décideurs politiques et économiques avec un certain impact.

En 2011, Time Magazine ne s’y était d’ailleurs pas trompé. Il avait élu le « contestataire » comme Personnalité de l’Année à force de constater la multiplication de l’activisme numérique où la pétition n’était pas le moindre des atouts.

La suite des événements a effectivement donné raison à l’hebdomadaire américain. A l’instar de l’allégorie biblique où David, petit gardien de troupeau abat d’un simple caillou Goliath, belliqueux géant cuirassé de la tête aux pieds, la pétition vit une seconde jeunesse grâce aux octets numériques des réseaux sociaux.

Lors d’une conférence à Paris en janvier 2013, j’avais interviewé Tom Liacas, un ancien activiste en ligne canadien reconverti en conseiller stratégique pour les entreprises. Son analyse prospective fut sans appel (2) : « Il n’est pas exclu que le rythme des crises soit de l’ordre du quotidien. Pourquoi ? Tout simplement parce que le public apprend de plus en plus et a accès à des sources d’informations démultipliées. Ce même public n’hésite donc plus à s’exprimer et à faire connaître ses mauvaises expériences à l’égard d’un produit, d’un service, d’une marque ou d’une entreprise. Souvent, il ne se contente pas seulement de dénoncer mais il entend mettre la pression sur la source de son mécontentement afin de mobiliser et d’obtenir réparation ».

Derrière l’écran de ces David consommateurs et citoyens, sommeille ainsi un contestataire en puissance qui peut s’insurger contre n’importe quel fait lui semblant anormal ou injuste. La pétition en ligne est son arme.

Les David 2.0 s’unissent en ligne

ChangeOrg - Trayvon MartinS’il est désormais acquis que David 2.0 n’est plus à prendre à la légère, une autre tendance se dessine dans la foulée de ces porte-voix capables de cabosser une réputation. En déclenchant des pétitions, ces activistes du clavier opèrent de moins en moins seuls. Ce constat est corroboré par la dernière édition du rapport du Conseil national du renseignement américain intitulé « Tendances mondiales 2030 : des mondes alternatifs ».

Tous les quatre ans, ce rapport s’attache à cerner les tendances de fond qui bouleversent (ou vont bouleverser) la planète et les rapports entre ses communautés. Un des faits saillants relevés dans l’édition 2012 est l’autonomisation accrue des individus et la montée en puissance de l’influence des groupes informels. Christopher Kojm, président du Conseil, se montre catégorique dans ses observations (3) : « Nous allons voir une démocratisation croissante à la fois au niveau national et international »

Résultat : sur la Toile, les plateformes proposant d’accumuler des signatures pour faire progresser une cause ou alerter sur une dérive essaiment à l’infini. Une des plus notoires est précisément Change.org.

Change.org a été créée en 2007. Elle est devenue une véritable petite multinationale de la pétition en ligne avec une présence sur 4 continents et une centaine d’employés. 2012 fut l’année de sa révélation avec près de 2,5 millions de signatures collectées avec l’affaire Trayvon Martin, un jeune Noir assassiné par un vigile en Floride.

Depuis, le rythme n’a pas faibli. Change.org recense en moyenne 500 pétitions toutes les 24 heures et 2 millions de membres supplémentaires par mois (4). Benjamin des Gachons, directeur des campagnes Change.org pour la France est très clair sur les objectifs poursuivis (5) : « C’est une plate-forme d’émancipation où les moments individuels se transforment en mouvement ».

La pétition en ligne s’impose

ChangeOrg - MottoPour qui nourrirait encore un regard dubitatif à l’égard de la pétition en ligne, la célébration des deux ans de présence de la plateforme Change.org en France a de quoi convaincre les réfractaires et les obsessionnels du bon vieux temps où le quidam se tenait coi.

Deux ans plus tard, Change.org affiche 22 000 pétitions initiées sur des thématiques multiples, et 3 millions de signatures électroniques engrangées sur les pages de la plateforme. N’en déplaise aux esprits chagrins qui y verraient un épiphénomène médiatique voué à l’extinction, la pétition en ligne est bien partie pour s’imposer comme un vecteur majeur de mobilisation collective envers des marques, des dirigeants, des entreprises ou des sujets de société.

Benjamin des Gachons confirme pleinement cette irréversibilité (6) : « Le taux d’engagement des utilisateurs ne cesse d’augmenter, avec de plus en plus de personnes qui viennent partager, signer ou créer des pétitions. La constante croissance du nombre d’utilisateurs en témoigne avec plus de 3 millions d’utilisateurs en France aujourd’hui ».

La force de la pétition en ligne réside notamment dans le fait qu’accorder sa signature n’est pas un acte aussi bénin et évanescent qu’un like sur Facebook, voire un tweet furtif sur Twitter. Apposer sa signature requiert de dévoiler publiquement son identité et de prendre ainsi position à visage découvert.

L’acte est autrement plus engageant et assumé que l’usage de pseudos sur les réseaux sociaux pour étaler sa vindicte et ses désaccords. Pour ceux qui veulent d’ailleurs signifier encore plus fortement leur soutien à une cause, ils peuvent sitôt leur signature effectuée, partager leur mobilisation avec leurs cercles numériques, voire promouvoir la pétition en question auprès de ces mêmes cercles sur Facebook et également devenir donateur pour appuyer financièrement la pérennité de Change.org.

Des cas d’étude probants

ChangeOrg - victoires citoyensLorsqu’on rembobine le fil des événements saillants qui ont marqué la jeune existence de Change.org en France, une chose est frappante : l’extrême variété des thèmes pétitionnaires. Aucun secteur sociétal n’est épargné. On trouve aussi bien des pétitions à visée écologiste que des plaintes de consommateurs, des lanceurs d’alerte excédés par le gaspillage des deniers publics, des appels pour améliorer les conditions de personnes malades ou handicapées, etc.

Ce kaléidoscope pétitionnaire révèle en cela l’extraordinaire besoin d’expression démocratique et la forte capacité de mobilisation des citoyens. Certes, toutes les pétitions n’obtiennent pas gain de cause mais cela ne dissuade guère de s’emparer de son clavier pour porter au vu et su de tous une cause qui tient à cœur.

Pour leur deuxième anniversaire, les équipes de Change.org France ont ainsi mis en avant plusieurs histoires symptomatiques de cette effervescence en ligne.

Parmi les hauts faits d’arme, on retrouve la pétition exigeant de France Télévisions une meilleure couverture médiatique des Jeux Paralympiques, celle qui a réussi à dissuader la mairie de Marseille de dépenser 400 000 € pour un concert payant de David Guetta, celle qui a contraint la marque de chaussures Eram à ne plus utiliser du cuir issu de zones de déforestation ou encore celle qui a très probablement marqué le plus les esprits et obtenu un écho médiatique sans précédent : la pétition du mouvement des Poussins qui a fait reculer le gouvernement sur une tentative de réforme maladroite du statut des auto-entrepreneurs.

Pas de panique pour autant !

ChangeOrg - White HouseLes pétitions ne sont pas pour autant des fatalités ravageuses qui cognent infailliblement sur l’entreprise, la marque ou le dirigeant. La paranoïa que d’aucuns entretiennent d’une manière frôlant souvent la caricature (notamment la presse qui a une nette propension à se focaliser sur la face noire du Web interactif), n’a pas toujours raison d’être. La pétition en ligne n’est pas forcément un ball-trap où marques, entreprises et dirigeants en sont réduits à se faire tirer comme des pigeons d’argile. Cet univers ouvre au contraire tous les champs du possible pour revisiter les relations d’un acteur avec son propre écosystème.

C’est précisément dans cet état d’esprit que Change.org a lancé une nouvelle fonctionnalité baptisée « Decision Makers » (« Décideurs » en français). Ce module est spécialement destiné aux entreprises, aux institutions et aux partis politiques qui sont régulièrement interpelés sur la plateforme. Avec ce nouvel outil, le « décideur » est aussitôt notifié lorsqu’apparaît une pétition en ligne qui le concerne. Celui-ci peut alors répondre et informer de facto le créateur de la pétition mais également les signataires. Quant au créateur, il peut alors commenter à son tour les réponses et animer ainsi une conversation permettant de déboucher sur une solution concrète.

L’outil « Decision Makers » n’est pas encore disponible sur le site français mais Benjamin des Gachons confirme d’ores et déjà (7) que « Décideurs » est actuellement en cours de lancement avec notamment des présentations à venir auprès des agences de communication et de relations publiques qui gèrent des marques à forte visibilité ou des grands comptes susceptibles d’être apostrophés par les citoyens. Les entreprises intéressées peuvent effectuer leur demande auprès de Change.org France pour créer un profil.

Dirigeants, la pétition est aussi votre alliée

ChangeOrg - White House 2Face aux pétitions en ligne, des politiques ont pris un peu d’avance dans la compréhension de cet activisme numérique dégainant les pétitions à tour de bras.

Ainsi aux Etats-Unis, la Maison Blanche a fait fort en septembre 2011 en instaurant « We the People ». Ce service accessible sur le site Internet du pouvoir exécutif central américain propose à tout citoyen âgé de 13 ans minimum de créer des pétitions pour tout type de sujet.

Si une pétition réunit au minimum 25 000 signatures, un officiel de la Maison Blanche examinera alors la question posée. L’opportunité a si bien fonctionné qu’elle a abouti en 2013 à une polémique. Des pétitionnaires ont réclamé la construction de « L’Etoile de la Mort », une réplique de la station spatiale de la saga cinématographique Star Wars ! Le projet a évidemment été rejeté et le seuil de recevabilité d’une pétition a été rehaussé en fin de compte à 100 000 signatures pour éviter des répétitions farfelues ou extrêmes à l’avenir.

Au-delà de l’anecdote, le système continue d’opérer à l’heure actuelle sur divers sujets de société. Par exemple, une pétition demandant la régulation des cigarettes électroniques par la Federal Drug Agency est parvenue à atteindre le seuil requis. La FDA a par conséquent répondu en proposant un projet de loi et en expliquant clairement sur la plateforme pétitionnaire de la Maison Blanche, le stade d’avancement du projet. Dans le même temps, une autre pétition exigeant l’abandon de toute tentative de régulation sur ces mêmes e-cigarettes stagne péniblement à 36 000 signatures !

Quoi qu’il en soit, la pétition en ligne va désormais durer et s’imposer comme partie prenante du processus démocratique et citoyen. A cet égard, les entreprises et les marques qui se piquent de grandes campagnes où affleure parfois un détestable sentiment de « greenwashing », pourraient justement se servir de cet outil de consultation pour amorcer un dialogue constructif et crédible. Plutôt que de lancer des campagnes cosmétiques dispendieuses où l’on continue par ailleurs de planquer la poussière sous le tapis.

Le jour où l’on verra une marque proposer par exemple à ses publics de suggérer des actions ou de recueillir leur perception à propos d’une opération de développement durable, constituera un cap décisif pour l’animation du débat collectif et participatif. Les pétitions en ligne peuvent indubitablement y aider. Peut-être même que David et Goliath pourraient finir par se comprendre et coopérer, non ?

Sources

– (1) – Yann-Arzel Durelle-Marc – « Nature et origine du droit de pétition » – Revue administrative –Novembre 2008
– (2) – « Tom Liacas : Entreprises, humanisez vos communications » – Le Blog du Communicant – 12 janvier 2013
– (3) – Phillip Kurata – « Le rapport sur les tendances mondiales prédit de grands changements d’ici 2030 » – IIP Digital – 20 décembre 2012
– (4) – Philippe Coste – « Pétitions en ligne : tout le monde derrière » – L’Express – 29 avril 2012
– (5) – Ibid.
– (6) – Anne-Sophie Novel – « Que nous apprennent les poussins, pigeons et autres mouvements citoyens ? » – Blog Le Monde « Même Pas Mal » –
– (7) – Entretien avec l’auteur le 18 février 2014

 

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Olivier Cimelière

Littéraire dans l’âme, journaliste de formation et communicant de profession, voilà pour le tableau synoptique express d’Olivier Cimelière. Olivier a 20 ans d’expérience et un parcours plutôt original dans des secteurs d’activité très variés. Expert en stratégie de communication d’entreprise et de réputation des dirigeants, il est directeur d’Heuristik Communications et anime le blog du communicant 2.0. Depuis avril 2014, il est directeur associé de l’agence d’image et opinions Wellcom.

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